Sortie ornitho au Pont de Gau

Nous sommes le 12 septembre 2021, et nous pouvons enfin nous réunir après des mois sous l’emprise d’un virus qui a rafraîchi et limité bien de nos enthousiasmes.

A l’entrée de la Réserve ornithologique de Pont de Gau, la nécessité de montrer notre pass sanitaire de vaccinés volontaires nous rappelle quand-même que cette maladie court toujours, par là autour, invisible et peut- être encore menaçante.

Mais avec le beau soleil du matin, une atmosphère calme et sans vent, tout est là pour que les 14 membres de Gard Nature puissent observer les oiseaux des marais qui aiment bien ce temps doux, et batifolent dans les eaux peu profondes des différents bassins.

A l’arrivée, certains membres du groupe à l’œil vif ont déjà vu passer deux Spatules en vol au- dessus du parking ; et voilà tout de suite , dans les bassins sud, des tribus de Flamants roses qui filent au galop, vers la promesse du nourrissage, toutes têtes tendues , et nous font sourire, dans leur précipitation désordonnée vers la cantine.

Dans la nature, on ne pourrait jamais les voir d’ aussi près, profitons de leur présence.

Sur un des îlots centraux, une nichée tardive de Bihoreaux gris semble avoir déjà pris son envol. Cet oiseau aux pattes courtes, la tête rentrée dans les épaules, est plutôt peu mobile, timide et crépusculaire ; pourtant nous verrons dans la journée quatre beaux juvéniles en vol, et pourrons apprécier leur essor.

Des Hérons cendrés se perchent au dessus dans les arbres, ils veillent au grain, prêts à batailler pour quelques petites proies bien en vue. Et dans le ciel planent des Goélands leucophée , des Mouettes rieuses. Quelques Moineaux domestiques chamailleurs s’éparpillent dans les déchirures des branches…

Un Busard des roseaux mâle , plus clair que la femelle qui est marron foncé, s’ envole lourdement et effraie un groupe d’ Aigrettes garzettes qui exploraient les fonds avec précaution, une patte puis l’ autre. Elles sont reconnaissables à leurs « gants verts » , qu’elles conservent toute l’ année, très différentes des Hérons garde bœufs, au corps plus trapu, qui les côtoient ici en grand nombre, observés par une grande Cigogne blanche qui semble attendre que les autres trouvent la nourriture pour elle.

Dans ce secteur du parc, les nicheurs arboricoles : Hérons cendrés, Garde bœufs et Aigrettes garzettes sont tous en surplomb dans les branches des tamaris, et l’ on sait qu’ au contraire les Butors et Blongios nains nichent ici au sol au printemps. Mais cette année les couples semblent avoir pris du retard, deux semaines environ ; les Gallinules poules d’ eau s’ ébattent en tapant des ailes dans l’ eau dans des gerbes d’ éclaboussements, histoire d’ impressionner d’ éventuels adversaires, elles ont encore leurs juvéniles dans les parages, ils seront pris en photo le même jour plus tard dans les bassins nord.

Un passage de Choucas des tours attire notre attention, les jeunes suivant leurs parents, portés par les courants invisibles, à tire d’ aile vers un autre secteur du marais.

Plus loin sur un îlot, une colonie de Mouettes mélanocéphales s’est installée en nombre, une nouveauté dans ce lieu. Elles sont à peine sensibles à la présence des Moineaux domestiques affairés, d’ un Combattant varié reconnaissable à ses plumes pareilles à des écailles, et de quelques Chevaliers gambettes ( deux bandes blanches alaires visibles lorsqu’ils prennent leur vol)

Dans les grands bassins, deux grands Cygnes tuberculés voguent entre les roseaux, mais les Talèves sultanes bien présentes tôt le matin ne daignent pas se montrer ; le soleil est déjà haut, elles doivent se cacher dans les roselières.

Notre groupe se disloque et Hervé doit repartir en arrière pour identification d’ un Pouillot véloce, fin et vif sur une branche haute…Et nous nous retrouvons tous à la passerelle pour la visite des bassins nord.

Au passage, une Bouscarle de Cetti attire notre oreille et une Fauvette mélanocéphale mélodieuse improvise sur un thème éternel, cachée dans les branchages sous le pont.

Puis une Foulque macroule apparaît le long des rives et plus loin encore, des Chevaliers (à déterminer), des Avocettes élégantes, des Petits Gravelots et des Bécassines des marais piétinent la vase, approchés par un rare Chevalier stagnatile.

Ces bassins au nord abritent une foule variée de Sternes naines, que l’ on entend criailler, de Flamants roses, de Vanneaux huppés et de Hérons cendrés, pétrifiés en attente de petites proies.

Tous ces oiseaux se rapprochent dès que nous nous imposons le silence dans l’ abri à photographes.

Clic,clic, clic c’ est le bonheur dés qu’ils arrivent dans les 20 mètres de l’abri, l’idéal pour bien distinguer jusqu’à la couleur de leurs yeux.

Seul le Busard des roseaux, qui rase tout ce petit monde, crée un émoi et des affolements ; « Tous aux abris » signalent les Échasses blanches qui s’ envolent sans effort, toutes ailes coordonnées, pour revenir quelques instants plus tard sur la grève qu’ elles avaient choisie, bien à l’ abri des touffes de saladelles. Les Avocettes élégantes n’ ont pas bougé , laissant passer sans crainte ce grand oiseau foncé volontairement menaçant.

L’ observation de près se fait plus facile : un Chevalier guignette fait sa toilette loin des regards de son groupe ; de son bec il prend de l’huile sur sa glande uropygienne, la répand sur ses ailes pour les imperméabiliser, et fignole les détails sous ses aisselles ; est-ce qu’il va se baigner sous nos yeux ? Non, un deuxième congénère atterrit et lui fait face, bagarre en vue ? Même pas, ils sont peu belliqueux et continuent leurs activités solitaires dans la vase, alors qu’à quelques mètres un Chevalier arlequin se tord le cou, les yeux (ou un œil ?) au ciel pour vérifier si quelque rapace s’approche, en suspension, les ailes au vent.

Quelle chance de voir autant de limicoles dans quelques mètres carrés de marais !

L’ après midi, après un pique nique traditionnel et plutôt arrosé, une séance de photos nous replonge dans les beautés de la nature ailée, élégamment mise en pages par le chef, qui y a mis toute son âme d’ornithologue confirmé. Puis un groupe décide de repartir vers le petit paradis des limicoles, côté nord, pendant que d’autres choisissent de garder les sacs à l’ ombre, au calme.

Et c’ est là qu’advient le grand exercice oral sur les Chevaliers, orchestré par Hervé qui voudrait que tout le monde accède aux connaissances de Paul Géroudet (fameux pour ses livres jamais égalés sur les mœurs des oiseaux), alors que nous ne lui arrivons pas à la cheville.

Comme une paysanne âgée qui « alzheime » un peu un dimanche soir, et qui se demande comment elle va organiser sa semaine (est-ce que je vais arroser les moutons? tondre les vaches ? traire la pelouse ?)*, mon cerveau a du mal à trier les informations, en manque cruel de sommeil…

Et je vois un hashtag inquiet s’ installer entre les sourcils d’ Hervé qui essaie de nous faire tout distinguer : pattes rouges, pattes jaunes, oui, jusque là je suis… bec recourbé en l’ air ou vers le bas, comment voir, ils sont dans l’ eau la plupart du temps ! Alors je me contente de contempler des Bécassines aux bains de mer, des Petits Gravelots trotte menu, une Grande Aigrette au salon de beauté qui picore le dessous de ses ailes et une troupe de Canards colverts, tête sous l’aile face au vent, imperturbables dans leur anse.

Et toutes ces petites mécaniques harmonieuses déclarent leur désir à l’espace vivant qui les entoure, sans que l’on puisse décrypter leurs intentions.

Dans un autre secteur de l’ abri, les bons élèves de Gard Nature se livrent à des joutes détaillées pour distinguer les Chevaliers, « mais c’est bien sûr » me dit-on dans mon oreille encore disponible :

-Le Chevalier gambette a les gambettes rouges ainsi que la base de son bec

-Le Chevalier guignette se tient plutôt accroupi et hoche un peu (de) la queue

-Le Chevalier cul blanc a le cul blanc

-Le Chevalier aboyeur « aboie »

-Le Chevalier arlequin voit son plumage varier selon les saisons et les âges

-Le Chevalier stagnatile haut sur pattes est gracile avec un bec droit et fin

Il nous manque aujourd’hui le Chevalier sylvain, c’ est vrai, sa compagne Sylvie ne l’ a pas amené avec elle, et ça se remarque.

Croyez moi, rien d’ aussi compliqué avec les Flamants : une forêt de bâtons roses dans l’ eau , des corps graphiques à souhait, et des cris rauques uniques. Bravo les Flamants, vous êtes bien les stars de nos zones humides et personne ne peut vous confondre.

Me voilà rassurée, je reconnais les Flamants ! mais pas sûr que j’arrive à passer l’exam pour atteindre le niveau avancé du groupe. Pas grave. Il est 16 heures et la lumière dorée de septembre irise le haut des touffes d’herbe sur les îlots. « Une lumière d’ anthologie » dit Hervé qui n’ arrête pas d’ appuyer sur son déclencheur , et qui déclare que ça « pègue » comme aux heures brûlantes de juillet.

Comment se détacher de ces beautés tranquilles et apparemment peu soucieuses, dans ce décor protégé, à l’abri des battements du temps ?

Un Chevalier aboyeur continue d’aboyer dans les joncs, et une Bécassine des marais à moitié cachée envoie des baisers mouillés à ceux qui veulent bien l’ entendre.

Alors, pattes rouges ou pattes jaunes ? becs retroussés vers le haut ou le bas ? plumes ou écailles ? nicheurs au sol ou dans les arbres ? vols craintifs ou belliqueux ?

Un peu de poésie, ne restons pas sèchement scientifiques, dit Laurent, au grand dam du chef qui aimerait galvaniser ses troupes et promet un niveau 4 à ceux qui ne se trompent (presque) plus.

17h : On ne va pas finir une belle journée de ce genre sans une petite surprise. Elle advient au retour quand un Martin pêcheur fend l’air au ras des tamaris… Et bien sûr, je l’ai à peine aperçu comme un éclair bleu / orange imprimé sur ma rétine qui en redemande et ne cherche plus à dormir.

Pour la prochaine sortie dans les marais, promis, je bûche tous les Chevaliers de France et de Navarre. Il doit bien en exister quelques autres que personne n’a encore observés !

Janie Broqua

* D‘après un sketch des Monty Python, 1977